
Ça y est, ils y sont et l’occupent pendant encore trois semaines. La compagnie Mesden présente ce soir Dysmopolis sur les planches de La Loge.
Quelques images encore pour savourer leur travail et apercevoir quelques facettes -infimes!- du spectacle enfin monté, en grand, en vrai, en costumes et en lumières. Le tout sur une musique de Nicolas Breguet-Guerrero, arrangée par les doigts agiles d’Alicya Karsenty.
Pour voir la pièce, c’est par ici.
Bande dessinée, science-fiction, médias, Dysmopolis accorde à l’image une légitimité égale à celle du texte. Alors que Laurent peaufine l’articulation entre visuels et parole, il me faut te présenter l’incommensurable travail de Manon Choserot.
Depuis le tout début, avant même que ne soient réunis texte et comédiennes, Manon travaille pour la pièce à la création des masques -marqueurs esthétiques et même pivots de la rhétorique dysmopolienne.
Alors que la chirurgie plastique propose secondes peaux, prothèses de visages et injections banalisées de substances de remplissage, Dysmopolis, sur scène, transfigure ces appendices et les érige en symboles. Désirs et angoisses s’incarnent en constructions étranges. Carton, calque, lichen, filasse, peinture, vernis, photos, collages, Manon n’écarte aucun matériau, aussi insignifiant soit-il au premier coup d’oeil.
Formée à l’école de Giorgos Ziakas et Yannis Kokkos, ses maîtres en création de décor au théâtre, elle se définit avant tout comme une bricoleuse. Du grand art, moi je dis.
Petit voyage fugace dans son monde et dans sa tête…
Retour sur les planches de La Loge, qui chaque jour abrite les saillies de la compagnie Mesden.
La première approche! Et ce pour ton plus grand plaisir.
La Vierge du Botox laisse fleurir ses fantasmes, l’Homme aux gants règne plus que jamais sur son empire, leurs acolytes poursuivent le corps à corps avec un cœur blessé ou un visage meurtri.
Pour apaiser les consciences tristes, un homme, un personnage cherche à se faire entendre. Il est Pasteur et anime un groupe de soutiens aux vies cabossées.
Le Pasteur:
Vous êtes beaux. Vous êtes très beaux. Vous êtes tous beaux. Regardez-moi. Tu ne veux pas me regarder? Comme tu l’entends. Mais moi, je te regarde et ça ne me gêne pas. Je te regarde, parce que si je ne te regarde pas, ça veut dire qu’il y a un trou entre nous qui nous sépare, une crevasse qui nous fait baisser les yeux.
J’en entends qui pensent que la médecine des apparences va changer leur vie. Le nez rivé sur Dysmopolis Channel, ils pensent qu’au prix de quelques billets verts ils pourront « redevenir » des êtres humains.
J’ai même entendu Jérôme l’autre jour me dire en face -et je te remercie de ta franchise- que ce que nous faisons ne sert à rien, que le problème n’est pas là (il désigne son crâne à l’endroit du cerveau), mais là (il désigne son visage). Que je vous mens.
Je vais encore vous raconter une petite histoire.
C’est l’histoire d’un corps que nous appellerons le corps souche. Ce corps souche désire ardemment un autre corps, le corps cible. Le corps cible est un très beau corps, sans retouches. Et le corps souche le poursuit assidument. Tous les jours, le corps souche louche sur le corps cible. Mais dès que le corps cible et le corps souche se rapprochent et se touchent, le beau rêve s’esquive, et le corps cible demeure inaccessible.
A force de retouches, le corps souche croit qu’il atteindra la cible. Mais il est plus sûr de poursuivre son ombre que de poursuivre une telle chimère. Car une cible qu’on touche redevient une souche qui désire une cible toujours inaccessible. Voilà pourquoi je vous demande de ne pas attendre votre salut de la médecine des apparences. Ne vous trompez pas de cible.
Laurent Bazin, Dysmopolis.
Je le disais un peu plus tôt, Dysmopolis, la pièce, se prolongera à La Loge par une installation photographique et vidéo, réalisée par Svend Andersen et Laurent Bazin. Une bonne idée en entraînant une encore meilleure, Dysmopolis a décidé de faire dialoguer son imaginaire avec celui d’un invité mondialement connu, reconnu, révéré et néanmoins secret: l’inventeur de l’Institut Benway.
Dysmopolis est une fable qui interroge notre rapport à l’apparence par l’entremise de huit personnages, dont les destins se croisent à l’approche d’une opération de chirurgie plastique.
Pour tisser la toile de leurs phobies et de leurs saines ou baroques aspirations, Laurent a frotté ses intuitions à la réalité scientifique, de l’histoire des pathologies de la peau aux dernières prouesses chirurgicales. Comment? En lisant des cargaisons de r
evues spécialisées, bien sûr, mais aussi en traînant ses carnets fétiches au Musée de l’hôpital Saint-Louis, à celui de l’Ecole Vétérinaire de Maison Alfort, à la Wellcom Collection de Londres, pour y scruter la mémoire de la médecine à travers ses résidus matériels: moulages, peintures, photographies, reconstitutions anatomiques. Ceux-ci nourrissent abondamment l’univers visuel de Dysmopolis, qui, empruntant aux codes de la science-fiction, étire au plus loin les fantasmes de modification du corps, à grand renfort de prothèses et autres ajouts d’appendices devenus indispensables à leurs acquéreurs.
Pendant ce temps-là, un artiste d’une tout autre espèce s’amuse lui aussi très sérieusement avec les archives médicales.

Nom de code depuis sa naissance: Maël Le Mée.
Profession: directeur de l’Institut Benway.
Pionnier de la recherche en médecine industrielle, cet institut privé propose à la vente, grâce à sa boutique en ligne, des organes de conforts: Verts de jouvence, barrettes de mémoires, surpeau à piercing… La liste est longue, je t’invite à l’explorer par toi-même. Puisses-tu y trouver ton bonheur de fringant consommateur -âme sensible, tu connais la règle. A la fois oeuvre virtuelle et performance permanente, l’Institut Benway s’installe au carrefour de la science-fiction et du bio-art pour troubler à dessein les neurones de ses visiteurs-clients. Fort de son savoir-faire breveté et reconnu par les meilleures institutions depuis plus d’un demi-siècle, Maël intervient régulièrement à l’occasion de colloques scientifiques et sévira de nouveau le 24 février prochain au Palais de Tokyo. D’abord fasciné par l’univers de David Cronenberg, il poursuit une oeuvre hybride, entre réalité et fiction, qui défie les limites de la biologie, à partir du concept de corps augmenté et de ses possibles applications capitalistiques.
Plus de grain à moudre partir du 24 février, cela va sans dire.
Voici bientôt deux ans qu’il dessine, coupe et colle des images en tous sens pour en débusquer un. Il me fallait donc dérober son carnet, histoire d’extraire quelques indices sur les sentiers profonds de notre chère Dysmopolis. Réjouis-toi, c’est chose faite. Avec en sus et en primeur quelques pensées de Laurent B pour nous accompagner.
Au commencement du commencement était le livre.
Ceci pour te parler de cela:
LA BANDE-DESSINEE.
Voilà l’ennemie complice, la matrice, la maîtresse! qui fera de Dysmopolis une pièce pas comme les autres. Panthéon littéraire ou comic books, pourquoi choisir? Le tout est d’inventer une syntaxe. Ça bosse, on t’a dit.
Sans décors, sans costume, sans texte. Elles ont fait sans, pour que leur jeu soit encore meilleur avec. L’improvisation, discipline reine, est pour Laurent plus qu’une méthode, une hygiène. Afin de sculpter ses personnages de chair avant qu’ils n’existent sur papier, la compagnie Mesden se prête à l’exercice.
C’est la Vierge du Botox qui nous occupe ici, encore. La cinquantaine passé, atteinte d’un cancer incurable, notre amie souhaite un nouveau visage. Mourir dit-elle, en beauté. Au seuil de l’acte chirurgical, cette femme se voit accompagnée dans l’autre monde par deux divinités. Elle rencontre Osiris, roi des morts. Fantasme? Psychose? Réponse plus tard, peut-être. Car seul compte en cet instant le travail de l’atmosphère.
Note du metteur en scène à l’attention des comédiennes: rite funéraire égyptien, donation du visage.
Matériau d’inspiration à disposition: un songe de David Lynch signé Angelo Badalamenti.
Ava, Audrey et Céline ont proposé des gestes d’abord, des dialogues, ensuite. Des essais sonores et visuels réunis artificiellement sur ce post, pour l’occasion, rien qu’ici:
PS: Pourquoi donc l’ancienne Egypte? Honte à toi si tu l’ignores, les Egyptiens sont les inventeurs originels de la prothèse. En ces temps reculés, lorsqu’un corps se présentait incomplet devant le tribunal des morts, il ne pouvait passer de l’autre côté. Le défunt se présentait devant Osiris, qui lui octroyait vie éternelle ou le condamnait à être ignoblement dévoré. Osiris en personne, assassiné par son frère Seth, fut initialement découpé en morceaux et jeté dans les eaux du Nil. Son épouse, Isis, rassembla ses morceaux et le ramena à la vie. Dès lors s’imposa l’idée de la nécessité d’un corps complet pour mourir en paix. CQFD.
Tu as frémi devant la sévérité inquisitrice de l’homme aux gants, tu goûteras sans aucun doute la détermination du 2ème personnage que je dois te présenter: la Vierge du Botox.
La Vierge du Botox est une habituée de la chirurgie esthétique. Un jour, elle apprend qu’une maladie lui ronge le corps. Sachant sa fin proche, elle demande à ses médecins de refaçonner son visage à la ressemblance d’une star du grand écran. Le visage d’une autre dit-elle, pour être belle de l’autre côté.
Photo © Svend Andersen avec Laurent Bazin
Extrait.
“Tu vas savoir, il y a quelque chose, ça s’appelle la ptose, ptose ca veut dire que ca tombe, ptose des joues, ptose des seins, ptose du plaisir physique, de l’idée de plaisir, ptose du plaisir d’avoir des idées, ptose du corps et des sentiments.
Ça, c’était avant, avant l’événement petit 1 qui s’est passé en octobre 2002 dans la clinique S. Ça c’était avant l’événement petit 2 qui s’est passé en juillet 2003 dans la Clinique S.
C’était avant la très belle réussite de l’événement petit 3 qui s’est déroulé en décembre 2004 à l’hôpital. U. sur la côte Tunisienne. Mais question tarifs, on ne m’y reprendra pas.Et là tout est Up, Up des joues, Up des seins, Si Up, tout à fait Up, Up du plaisir physique, Up de l’idée de plaisir, du plaisir d’avoir du plaisir, Up du plaisir d’avoir des idées de plaisir.
La grâce du Up a un prix, je ne fais plus mon âge, je ne fais plus triste, je ne fais plus mon corps, je ne fais plus l’idée qu’on se fait de mon corps, je ne fais plus corps avec une certaine idée du corps. Mais le résultat est Up.”
Dysmopolis, Laurent Bazin
Construction encore fragile jusqu’alors, la trame narrative de Dysmopolis se précise et s’écrit.
Ava, Audrey, Céline, et Célia ont foulé des possibles, pesé des mots, tenté des rythmes. Laurent fixe désormais les plus justes dans une syntaxe définitive.
Le temps vient donc enfin d’une petite incursion dans ce texte tant attendu, par la voix de celui qui se fait appeler l’homme aux gants.
Chirurgien plastique à l’hôpital où vont converger tous les personnages, l’homme aux gants est la figure semi-divine, insaisissable, de ce monde d’écorchés. Confrontation avec une patiente à l’aube de sa délivrance – croit-elle…
© Svend Andersen avec Laurent Bazin
“L’Homme aux gants
Vous venez pour votre visage. Ce visage vous gêne.
La presque humaine souffle.
Ça vous gêne parce que ça vous gêne ou parce que ça gêne les autres?
Silence.
D’accord.
Si nous le cachons comme ça. Il jette un drap sur le visage de la créature. Ça ne gêne plus les autres, mais ça vous gêne plus.
Et si nous le découvrons. Il ôte le drap de son visage. Il y a toujours les autres.
Et si nous cachons les autres. Il interpose un drap entre le public et la presque humaine. Ça ne vous gêne plus mais ça gêne encore les autres.
Silence.
Et si nous vous cachons tous.
Il éteint la lumière de la salle.
Voilà, personne ne voit personne. Ça gêne tout le monde, mais au moins tout le monde est pareil.”
Extrait de Dysmopolis, Laurent Bazin.
Alors que Laurent cisèle intrigue et personnages, il est grand temps de vous présenter ce qu’il se trame au 207, rue de Tolbiac. Niché au bas d’un escalier, secret à souhait, l’atelier de Svend Andersen recèle les clés d’un laboratoire encore fumant consacré tout entier à la recherche visuelle dysmopolienne.
© Svend Andersen avec Laurent Bazin, masque signé Manon Choserot
Au commencement de cette aventure était une rencontre, entre deux fous de théâtre et de mondes fantastiques. L’un écrivait une fable et dessinait d’inquiètes créatures. L’autre, photographe, se proposa d’entrer dans l’histoire avec ses films, ses lumières, et ses millions de pixels. Sans plus tarder ils décidèrent de travailler, ensemble, à créer des images. Des images qui interrogent avec leurs moyens propres le rapport au corps et la représentation de soi.
Ces images existent par elles-mêmes et nourrissent l’univers de la pièce, qui, à mesure qu’elle prend forme, nourrit à son tour les images. Depuis bientôt deux ans, cette recherche à plusieurs mains parvient, sinon à dire, du moins à capter les enjeux divers qui sous-tendent la démarche des aspirants candidats à la chirurgie plastique.
© Svend Andersen avec Laurent Bazin, masque signé Manon Choserot
Pourquoi vouloir changer de visage? Pourquoi n’aime-t-on pas ce bras, ces oreilles, cette paupière un peu fébrile? De l’insatisfaction à la psychose, Dysmopolis explore cette crainte de l’apparence disgracieuse qui porte un nom, lorsqu’elle est maladie: DYS-MORPHO-PHOBIE.
© Svend Adernsen avec Laurent Bazin
Chaque séance de travail met en scène ces folies, plus quotidiennes qu’il n’y paraît, interprétées par des comédiennes aux intuitions miraculeuses.
La “femme poisson” est née d’une réflexion autour de la perception pathologique d’une partie de son corps comme élément animal. Et de manipulations d’objets divers en associations d’idées, un oeil globuleux s’est transformé en oeil de poisson.
La série des “Christine”, du prénom de la comédienne qui s’est prêté au jeu, explore le face à face d’un visage avec lui même, dans le dépouillement d’une quête quasi hygiénique.
© Svend Andersen avec Laurent Bazin
Alors que le texte et les personnages de Dysmopolis verbaliseront et incarneront ces questionnements, ce qui importe ici, tu l’as bien compris, n’est-ce-pas, c’est “aller directement à l’image”. Merci Svend.
Pour en savoir un peu plus sur le photographe, c’est par là: www.svend.fr …En attendant l’exposition Dysmopolis dont les détails déferleront en escadrille dans un tout prochain post.